Éthique et propagande

Le cerveau humain étant la structure la plus complexe que l’on connaisse, le domaine des neurosciences, par les fantastiques mystères qu’il révèle, nous fascine tous naturellement. Cependant, l’information qui est transmise au public par l’enseignement, le cinéma, les journaux, les revues, les documentaires et la publicité… se trouve souvent biaisée, cela dans le but de forger la perception du public via une forme de propagande.

Le danger que certains groupes puissent s’armer de discours neuroscientifiques afin d’appuyer une doctrine ou promouvoir une idéologie quelconque s’avère bien réel. En analysant le discours de spécialistes de la neuroimagerie par résonance magnétique,  on peut dégager trois concepts : le neuroréalisme, le neuroessentialisme et la neuropolitique. Il appert que les scientifiques eux-mêmes sont en partie les artisans de certaines dérives, néanmoins nous allons voir que les médias et journalistes en sont aussi responsables.

Dans cet essai, nous allons utiliser, notamment, le cas de la dépression chez l’être humain, pour illustrer la problématique. À partir d’articles contemporains, nous allons montrer en quoi la primauté des intérêts économiques des industries se trouve incompatible avec les intérêts de la médecine et des collectivités. Un fait étant que les populations mondiales se trouvent actuellement sous l’emprise des industries pharmaceutiques.

Plusieurs moyens non chimiques de soigner les maladies ont été démontrés, sans pour autant qu’ils ne se voient enseignés aux médecins ni communiqués aux patients. Ils sont pour ainsi dire bâillonnés. Comment cela est-ce possible? Nous référant à la couverture de la récente pandémie de grippe, nous allons tenter de montrer en quoi un regard critique est nécessaire aux sociétés, dans le but d’assurer la responsabilisation des parties en jeu.

La perception du public

Le concept de perception du public désigne la manière dont les gens conçoivent et évaluent les recherches et applications, actuelles et potentielles, dans le domaine des sciences et des techniques biomédicales[1]. La prise en compte de cette perception, qui s’avère le plus souvent inconsciente et inexprimée, représente une exigence essentielle à toute société démocratique[2].

Le manque d’adhésion ou la résistance diffuse d’une partie importante du public à plusieurs aspects de la recherche et du développement technoscientifique (RDTS) justifie  l‘attention récente que l’on porte à la perception du public en bioéthique[3]. Qu’il s’agisse d’expérimentation sur l’être humain ou sur les animaux, d’aliments transgéniques, de clonage, de crédibilité des gouvernements ou des comités d’éthique… la perception du public joue un rôle déterminant pour la « soutenabilité ou durabilité » d’une civilisation dont l’axe moteur est la recherche et le développement[4].

Le degré d’adhésion du public à divers types de recherches est aisément mesurable, mais les raisons et irraisons à l’œuvre derrière les réactions positives ou négatives conduisant à l’encouragement ou au rejet de percées technoscientifiques demeurent inconnues[5]. Il est très complexe de connaitre les valeurs, les croyances, les représentations émotionnelles et les motivations qui portent ces attitudes[6].

Cette perception est rigide, difficile à contester ouvertement, puisqu’elle est vécue comme objective et peu accessible à l’autocritique lucide du sujet qui perçoit de telle et telle manière, et elle est manipulable dans la mesure où elle est une construction, le résultat de processus inconscients sur lesquels il est possible d’agir à l’insu des sujets[7]. C’est ce point précis que nous allons tenter d’éclairer au cours de cet essai.

Notons que la conception des sondages visant à connaitre la perception du public peut elle-même porter un enjeu politique. Les sondages peuvent devenir une arme pour faire accepter certaines décisions en leur conférant une légitimité démocratique. Les gens étant sensibles à l’annonce que la majorité d’entre eux perçoit les choses de telle et telle manière[8].

L’exemple de la neuroimagerie fonctionnelle

L’imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle (IRMf) amène les neuroscientifiques, les médias et le public à s’y intéresser avec attention, surtout depuis l’augmentation du nombre d’études qui n’ont pas trait à la santé et qui utilisent cette technologie. Avec le raffinement et la résolution des outils qui s’améliorent continuellement, les promesses de la neuroimagerie sont de plus en plus fulgurantes : dévoiler l’âme des gens; percer les pensées; voir les émotions; prouver les intentions! Plusieurs sont ainsi invités à mal interpréter les faits en confondant la recherche fondamentale et appliquée[9].

Par une analyse d’articles de sources générales et médicales traitant de l’IRMf Éric Racine et coll. montrent, étonnamment, que les articles de sources générales parlent deux fois plus fréquemment des enjeux scientifiques comme l’interprétation, les limites et la validité de l’IRMf que les sources médicales, ces dernières ne faisant même aucunement état des enjeux éthiques soulevés par la technologie, contrairement aux sources générales[10].

En cherchant à comprendre comment les neurosciences, avec la participation des médias, forment la compréhension sociale de notions complexes qui concerne le cerveau, Racine et coll. ont formulé leurs arguments en accord avec trois tendances observées dans la couverture de presse sur l’IRMf : le neuroréalisme, le neuroessentialisme et laneuropolitique[11]. Ces principes encourageant une vision optimiste de ces technologies.

Le neuroréalisme décrit la manière par laquelle les médias font passer certains phénomènes inconnus comme réels et méritoires; objectifs ou effectifs aux yeux du public. Ce principe a permis d’ancré dans les croyances que l’IRMf est en mesure de permettre la capture d’une preuve visuelle de l’activité cérébrale, cela en dépit du fait de la complexité énorme des processus d’acquisition des données et d’analyse des images[12].

Le concept du neuroessentialisme reflète comment la recherche avec l’IRMf peut dépeindre le cerveau en lui donnant une personnalité propre ou un équivalent subjectif. Le cerveau n’est alors plus décrit comme un organe des êtres vivants, mais utilisé tacitement comme raccourci pour décrire des concepts plus globaux comme celui de personne, d’individu ou du moi. Le cerveau se voit même utilisé grammaticalement comme d’un sujet. Par exemple, quand on aspire à utiliser l’IRMf en droit on dit que le cerveau ne peut mentir[13].

La neuropolitique décrit les tentatives d’utiliser le discours neuroscientifique afin de promouvoir des agendas politiques ou personnels. Que ce soit pour prouver que la pornographie provoque une dépendance ou que le bilinguisme s’avère bon – ou mauvais selon notre point de vue – pour le développement cérébral des enfants, les fervents de laneuropolitique affirment, eux aussi, que le cerveau représente le cœur de notre identité[14].

L’intérêt de vouloir faire accepter des choses qui ne sont pas démontrées – vraies –, bien que cela soit non éthique, s’avère compréhensible. N’est-ce pas ce que font toutes les doctrines religieuses de par le monde? Une propagande en gros titres du genre : « l’IRMf connait vos secrets » ressemble étrangement à celle des pamphlets des témoins de Jéhovah. Un débat reste ouvert : est-ce que la presse écrite a une influence réelle sur la perception des sciences par le public. Certains allèguent que cette influence est considérable tandis que d’autres croient qu’elle est modérée. D’autres disent que les effets sont positifs et négatifs[15].

L’exemple des antidépresseurs

Pour illustrer le propos de cet essai, l’exemple des antidépresseurs s’avère percutant. Connaissant l’importance mondiale de la vente de ces molécules psychotropes, on s’attendrait à ce que plusieurs études cliniques démontrent l’efficacité de ces produits, mais, aussi effarant que cela puisse paraitre, il en est rien. Pour le montrer, des chercheurs britanniques, Étatsuniens et Canadiens ont entrepris une analyse exhaustive des résultats soumis à la FDA concernant les médicaments antidépresseurs. Ils ont démontré que ces produits n’offrent que des bénéfices modestes comparés au placebo. De plus, lorsque l’on considère les essais non publiés les bénéfices tombent alors sous les critères minimaux nécessaires pour parler d’efficacité clinique[16].

Il appert que seuls les patients atteints de dépressions au départ très sévères se trouvent améliorés par les antidépresseurs, mais l’analyse approfondie des résultats montre que l’efficacité des antidépresseurs est plus attribuable à la diminution de la réponse au placébo au sein des patients très sévèrement atteints de dépression qu’à une augmentation de la réponse aux médicaments[17].

En réalité, on vend pour des centaines de millions de dollars par an de neurotropes, provoquant des effets secondaires considérables, alors que ces derniers ne sont pas efficaces pour soigner la dépression. Plusieurs n’hésitent pas à parler de fraudesextraordinaires.

La publication sélective des résultats

Toute décision médicale se trouve basée sur la compréhension des données rapportées des essais cliniques. Dans la mesure où ces informations sont biaisées, les décisions médicales basées sur ces données ne peuvent être optimales.

Afin de montrer l’envergure de la publication sélective des résultats de recherche, une équipe multidisciplinaire de chercheurs étatsuniens s’est penchée sur les documents de la FDA concernant 74 études sur 12 antidépresseurs impliquant 12 564 patients. Ils ont trouvé que parmi les études enregistrées à la FDA, près du tiers, comptant 3 449 participants, n’ont jamais été publiés. Au total seulement 37 études évaluées par la FDA, qui présentaient toutes des résultats positifs ont été publiées[18]. Cela perpétue une fausse impression d’efficacité de ces médicaments auprès des médecins qui les prescrivent.

Les responsabilités journalistiques

Dans son essai : Éthique de l’information, Armande St-Jean soulève que l’éthique journalistique se voit mise en cause dans de nombreuses situations. Elle reçoit toujours les mêmes critiques qu’après la guerre du golf ou les attentats contre le World Trade Center,à savoir : « quels sont les principes qui guident les journalistes, les règles déontologiques auxquelles ils obéissent, le fonctionnement des médias auquel ils participent[19] »?

Elle illustre deux points :

–          Les questions d’éthique abordées dans ces débats se résument généralement à quelques principes fondamentaux à propos desquels il semble y avoir consensus en théorie, mais dont l’application pose souvent problème;

–          L’éthique journalistique en général constitue encore aujourd’hui une zone assez floue, tant au Québec qu’ailleurs dans le monde occidental, un flou où sont maintenue les journalistes eux-mêmes, tant les artisans de l’information que les propriétaires et les gestionnaires d’entreprises de presse, de même que les législateurs qui bénéficient à cet égard d’une certaine complicité tacite de la part du public[20].

On s’inquiète surtout de l’intrusion des médias dans la vie privée des personnes, publiques ou non, de la présence des caméras dans les tribunaux et du rôle de la presse dans les entreprises de presse et des dangers de distorsion qui en découlent[21].

Conflits d’intérêts et médias

Docteure St-Jean explique comment la notion de conflit d’intérêts a évolué chez les journalistes au Québec depuis les années 60’. Essentiellement associée aux tentatives systématiques de corruption exercées par les autorités politiques, les notables et hommes d’affaires de l’époque, qui tentaient de gagner les faveurs des journalistes par de petites enveloppes brunes, les conflits d’intérêts ont été, dans les années 70’, évoqués pour des motifs idéologiques liés à la question de l’association partisane[22]. Ce problème s’est ensuite posé au regard des initiatives de marketing et de promotion, alors que relationnistes et publicitaires se sont associés aux journalistes de manière insoupçonnée auparavant. Ces conflits d’intérêts se sont ensuite, dans les années 90’, déplacés vers des intérêts corporatifs ou individuels, opposant alors les exigences essentielles à la qualité de l’information aux innombrables sollicitations qui découlent des impératifs de rendement et des occasions d’augmenter son prestige et sa popularité[23].

La grande et complexe question de l’éthique journalistique refait surface de nos jours avec des dizaines d’exemples qui démontrent hors de tout doute la collusion entre lesjournalistes et les pouvoirs qui les contrôlent. Que ce soit la guerre en Irak, celle des Israéliens et Palestiniens, des évènements du 11 septembre ou de la récente pandémie de AH1N1, les journalistes se font textuellement dicter leurs missives – y compris les éditorialistes – indépendamment des principes moraux auxquelles ils tiennent.

Lors de la guerre du Golfe, plusieurs auteurs n’ont pas manqué du reste de souligner l’étonnante complicité des journalistes et des autorités, militaires, policières ou civiles, ce qui contribue à renforcer l’impression que les médias servent de simples porte-voix aux propagandistes, qu’ils soient de la maison blanche, du Pentagone… ou à notre échelle, de la GRC ou d’Hydro-Québec[24].

Le discours d’opposition en journalisme

Dans le discours officiel, les journalistes sont définis comme des témoins neutres et objectifs en marge des différentes parties dans les conflits ou les débats qui agitent la société. En réalité, l’histoire récente nous montre que cette neutralité n’est qu’un leurre, un mythe savamment entretenu par les partisans d’une vision conservatrice des médias. Il a été démontré qu’en régime libéral où prédomine le modèle de la presse d’information, à défaut de prendre fait et cause pour l’opposition ou la marginalité, les médias se trouvent à défendre et à promouvoir l’ordre établi et l’idéologie dominante (Altschull, 1984)[25].

L’éthicienne St-Jean pondère en rappelant que dans l’histoire de la presse au Québec, il apparait clairement que les journalistes se situent toujours en opposition à l’un ou l’autre pouvoir, politique ou économique. Ils peuvent aussi s’élever contre des groupes organisés, des classes dirigeantes ou, à l’inverse, épouser les objectifs d’une instance militante et avoir les mêmes adversaires qu’elle, se placer du côté des syndicats et s’opposer au patronat par exemple[26].

L’objet changeant de ces discours d’opposition varie selon les objectifs et priorités du moment. Ces glissements ont fait passer le journalisme d’opposition de la promotion du renouveau social à l’attaque des patrons de presse alors soupçonnés des pires intentions. Dans les années 80’, les journalistes, bien protégés dans leurs conventions collectives, sont devenus la cible de toutes sortes d’entreprises destinées à utiliser l’information comme véhicule de vente, de pub ou de promotion quelconque. La montée du sensationnalisme s’est vue ensuite dénoncée, cela plus particulièrement dans la presse écrite et la presse électronique. Plus récemment, le discours d’opposition se tourne vers l’intérieur en quelque sorte et réprouve les manquements au professionnalisme au sein même de la collectivité journalistique, les tendances à la médiocrité, le laisser-aller et le régime de facilité que plusieurs estiment trop répandu dans les médias d’information[27].

Discussion

La perception des sciences par le public est influencée certes par les médias, cependant sans l’appui des scientifiques, l’information partisane ou la désinformation ne pourraient être transmises. Il devient donc essentiel de nous questionner sur les intérêts cachés des sources des médias. Herbert Gans, dans une recherche sur les structures de l’information aux États-Unis, prétend que l’étude des sources a été beaucoup trop négligée par les spécialistes de l’information. Il ajoute que :

Pour acquérir une vision globale de l’information, les chercheurs devraient enquêter sur les sources en tant qu’acteurs et en tant que représentants de groupes, organisés ou pas, au nom desquels elles agissent et s’expriment, et donc en tant que détenteur de pouvoir. Avant toute chose, il faudrait qu’ils découvrent quels types de groupes créent une source d’information ou le deviennent eux-mêmes, et suivant quelle chronologie; quels intérêts les poussent à devenir objets d’information ou à s’y opposer. Des études parallèles devraient être menées sur les groupes qui ne parviennent pas à se faire entendre et sur les raisons de cet état de fait[28].

À la question : pourquoi les méthodes simples, naturelles et efficaces pour soigner les troubles de santé (ex : la dépression) ne sont aucunement diffusées par les médias? La réponse est aisée : ces moyens gratuits de soigner les problèmes de santé vont à l’encontre des intérêts des industries. Il devient alors évident de s’imaginer en quoi les informations véridiques peuvent devenir des enjeux économiques et politiques majeurs.

Par l’enseignement médical, dès le départ, on vise à influencer les professionnels. Par exemple, lors du doctorat en médecine vétérinaire, on remet à chaque étudiant le livre nord-américain de nutrition écrit et publié par Science Diet; une valeur de plus de 100 $. Dans ce livre on y parle exclusivement des diètes spécialement vendues par l’entreprise : le S/D (struvites diet), le P/D, (pediatric diet) le R/D (restrictive diet), etc. Comme si la seule et unique manière de soigner les animaux relevait de ces produits. Alors que ces mêmes pathologies, en médecine humaine, se traitent avec une alimentation simple et appropriée.

Les carnivores céréaliens

L’un des arguments en éthique vétérinaire qui illustrent pleinement la collusion des médias avec l’industrie, c’est celui de l’alimentation des chiens. Les canidés, les frères du loup, sont des carnivores monogastriques qui mangent des petits mammifères. Cela fait des millénaires que les humains vivent avec les chiens et ils mangent depuis la même chose : les déchets des humains et la viande avariée; les os et les viscères… Quand on offre un animal mort à n’importe quel chien, il va d’instinct, en premier, s’attaquer aux viscères. Pourquoi?

C’est parce que c’est ce qui est le mieux pour eux. C’est l’industrie de l’élevage commercial des poulets et des porcs, en Amérique, dans les années 50’, qui a créé l’alimentation canine avec des céréales; or on a changé les pratiques par l’enseignement aux vétérinaires que les canidés (et même les félins) doivent manger de la moulée à volaille et cochon.

Chacun dans nos professions nous avons des exemples de ces aberrations qui deviennent des tabous. Ces sujets que nul n’ose plus discuter. Tellement qu’un vétérinaire qui propose à ses clients de nourrir les chiens avec des restants de nourriture humaine se place en position de se faire réprimander par son ordre professionnel. Pareillement au non moins illogique plan annuel de vaccination ad vitam aeternam.

Il est fréquent de consulter un vétérinaire avec un animal non vacciné, Si vous refusez le vaccin, on peut alors vous classer (dans le logiciel informatique) comme un client de deuxième catégorie (individu peu intéressé dans la santé de son animal). On refusera même, dans certaines cliniques, d’effectuer une chirurgie ou un traitement sur votre animal, s’il n’est pas vacciné selon le protocole de l’industrie. Pour en savoir plus sur le sujet.

Même phénomène en médecine humaine

Bien que les discours d’opposition soient rares, en médecine humaine, dans un article intitulé : La pharmas-co-dépendance montrée du doigt, le Dr Pierre Biron et ses collaborateurs mentionnent que « les médecins de famille devraient réaliser à quel point l’industrie tente de les influencer et dans quelle mesure cette influence restreint leur autonomie, réduit l’utilité de leurs ordonnances et appauvrit le régime public de soins[29] ».

L’un de leurs principaux arguments étant que les médicaments nouveaux, pour lesquels nous ne connaissons pas encore les effets à long terme, ne sont pas plus efficaces que les produits qui existaient auparavant, que nous n’avons pas besoin de nouvelles molécules, car elles n’avancent à rien vraiment. Au contraire, elles sont de plus en plus couteuses, et les États par leur collusion avec l’industrie pharmaceutique forcent les praticiens à jouer un jeu qui déroge aux règles éthiques inhérentes à leur profession[30].

Les nouveaux médicaments ne sont que des imitations, de nouvelles formulations, des innovations pharmacologiques ou simplement des élargissements des indications actuelles, de nouveaux modes d’administration ou de fabrication, sans progrès thérapeutique tangible et sans répondre aux besoins ressentis par les médecins de famille. « Toutefois, ils servent à augmenter la consommation[31] ».

Le gigantisme des sociétés pharmaceutiques leur permet d’exercer un pouvoir politique énorme par des lobbyistes qui courtisent les  représentants de l’état et des représentants médicaux qui courtisent les médecins. On investit dans la publicité aux prescripteurs de façon disproportionnée avec la vraie innovation, on encourage généreusement des leaders d’opinion, on commandite une partie de la formation continue, on commandite des essais cliniques multicentriques «protocole en main» et on encourage une médicalisation et une médicamentation de la population. L’industrie marque son territoire en s’associant financièrement à d’innombrables activités médicales et scientifiques en offrant de financer agences du médicament, publicitaires, éditeurs, institutions, sociétés, associations, organismes, fondations[32]

La promotion exercerait, selon ces auteurs, une influence indue sur les priorités scientifiques, éditoriales, médiatiques, éducationnelles, thérapeutiques, réglementaires et budgétaires de nos institutions[33]. Les objectifs marchands travestissent la conception même de la santé et l’utilisation de la médecine basée sur des preuves. Lorsque promotion et formation, commerce et science, entreprise et système de soins, se côtoient de trop près, il y a alors matière à dérapage, car les valeurs ne sont tout simplement pas les mêmes[34].

Nous sommes, et je m’inclus en tant que vétérinaire, tous incités à jouer le jeu. Les clientsviennent nous voir avec un plan de traitement auquel ils ont déjà consenti via la publicité; les pharmaceutiques ont même pris le soin de mettre des affiches pour faire la promotion de ces plans de traitement dans les vitrines et salles d’attente de nos commerces.

L’exemple de grippe AH1N1

En mai dernier, l’ombudsman de Radio-Canada, Julie Milville-Deschêne, présentait une allocution devant la Direction de santé publique de l’Agence des services sociaux de Montréal, sur la couverture de la récente pandémie AH1N1. Au Québec, selon la firme Influence Communication, ce sujet a occupé 7 % du temps d’antenne, soit 3 fois plus que dans le reste du Canada et 5 fois plus qu’ailleurs dans le monde[35]. Un sujet d’étude à lui seul.

Elle révélait qu’avant le grand débat de deux heures organisé par RDI, le 27 octobre, avant la campagne de vaccination, les médecins de la santé publique avaient informé les journalistes et les invités des prévisions très élevés du nombre de morts causé par le virus AH1N1. Ce qui était, on le sait bien, faux. Mais ce mensonge stratégique en coulisse, qui n’a jamais été mentionné sur les ondes, a fait en sorte d’ébranler les participants et d’estomper la moindre réserve; ne défendant alors que le point de vue de la santé publique sur le sujet.

Pas un seul mot sur les effets secondaires du vaccin. Madame Deschênes rappelle que : « Ce genre de message un peu paternaliste évacue complètement le concept duconsentement éclairé propre à l’éthique en médecine. Il ne fait pas partie des normes journalistiques…[36] »

Pourquoi n’a-t-on pas parlé des effets secondaires potentiels du vaccin avec adjuvant? Le vaccin n’avait pas été essayé au Canada, était-ce inquiétant? La population québécoise avait-elle tous les éléments pour prendre une décision éclairée sur la nécessité du vaccin? Malgré le fait que les documents publics mentionnaient que le vaccin avec adjuvant est plus douloureux, pourquoi personne n’en a parlé dans aucun média? Le 19 novembre, un lot de vaccin est retiré de la circulation au Manitoba, après que sept personnes aient subi un choc anaphylactique, une première qui a fait le tour du monde, mais paradoxalement, personne n’en a entendu parler au Québec. Pourquoi?

Ce sont toutes des questions qui nous ramènent à notre point de départ. Les médias sont-ils sous le contrôle des firmes de propagande? Et gare à ceux qui s’opposeront à leurs méthodes. Pour l’illustrer, suite à la prestation du Dr Mark Zaffran durant l’émission tout l’monde en parle – le seul point de vue critique à l’égard de la propagande – le Collège des médecins a expressément et clairement avisé sur les ondes que les médecins qui conseillent de ne pas se faire vacciner contreviennent à leur Code de déontologie.

Dans son message, madame Deschênes citait quelques récits de plaintes tels que :

–          J’ai été indignée, horrifiée de voir à quel point la salle des nouvelles de Radio-Canada a servi de simple relais aux porte-parole du gouvernement. Les journalistes n’ont pas fait leur travail, ils ont été paresseux, crédules et d’une bêtise qui me fait honte.

–          Nous en avons marre de voir que notre télévision publique sert de plateforme de propagande unilatérale pour la supercherie politico-pharmaco-médicale.

Ces propos provenant de simples citoyens montrent bien l’ampleur de l’indignation du public devant les comportements des entreprises qui sont rémunérées à même les fonds publics pour nous informer. On se croirait retourné aux années quarante.

À qui la responsabilité?

Les médias journalistiques sont une institution hermétiquement close à la plupart des citoyens et représentent une force importante dans la société. Un chercheur canadien, Richard V. Ericson et ses collaborateurs, en 1989, affirmaient en conclusion d’une étude :

Quand elle se fonde sur ce qui se passe à l’intérieur de la salle de rédaction (…), la recherche (…) a tendance à décrire le pouvoir des médias comme virtuellement illimité. Quand elle enquête sur les organismes qui alimentent l’actualité (…), la recherche (…) ajuste cette vision. Les journalistes se heurtent aux barrières de sources d’information puissantes, mettant en œuvre des stratégies pour alternativement éviter de divulguer l’information ou pour créer l’évènement.

En ce sens, le problème concerne moins le pouvoir des médias que le pouvoir sur les médias.

À quoi servent les profits des pharmaceutiques?

Dans l’article The Cost of Pushing Pills[37]Marc-André Gagnon et Joel Lexchin montrent que l’argument qui prétend que ce sont les couts pour la recherche et le développement (R&D) qui expliquent les prix des médicaments ne tient plus. En effet, sur une valeur de 235.4 milliards $ de ventes domestiques de médicaments aux É-U, la promotion utilise 24.4 % des revenus, alors que seulement 13.4 % est utilisé pour la R&D. À la lumière de ces chiffres, on peut affirmer sans se tromper que, contrairement à ce que les industries pharmaceutiques clament, le marketing prédomine sur les intérêts en R&D. Afin d’illustrer les investissements promotionnels envers les médecins, ils ajoutent qu’en excluant la publicité directe au consommateur et la promotion envers les pharmaciens, l’industrie dépense près de 61 000 $ en promotion par médecin praticien par an.

Les conflits d’intérêts en santé

Les conflits qui existent entre les intérêts secondaires des médecins et les intérêts premiers des patients posent un défi de taille aux valeurs et principes du professionnalisme médical. Le Dr Troyen A. Brennan et ses collaborateurs, dans un article intitulé : Health Industry Practices That Create Conflicts of Interest, précisent que ces conflits ont lieu lorsque des médecins se trouvent dans des situations où un observateur raisonnable pourrait conclure que les devoirs moraux inhérents à leur rôle de médecin sont ou seront compromis[38].

Malgré le fait que des groupes de médecins, de manufacturiers et le gouvernement fédéral étasunien aient institué un système d’autorégulation du commerce, certaines recherches en psychologie et en sciences sociales sur le don et la réception de cadeaux montrent que le contrôle actuel n’est pas en mesure de protéger de manière satisfaisante les intérêts des patients. Une régulation plus stricte est nécessaire, et cela inclut l’élimination ou la modification des pratiques actuelles en matière de petits cadeaux, d’échantillons de produits, d’éducation médicale continue, de fonds alloués pour les voyages des praticiens et pour les conférenciers, le ghostwriting ainsi que les contrats de recherches et de consultations. Les auteurs proposent une politique par laquelle on créerait des centres académiques de médecine qui auraient pour but d’éliminer les conflits d’intérêts qui caractérisent les relations entre les médecins et l’industrie des soins de santé[39].

La communication multidirectionnelle

Dans fMRI in the public eye, Racine et coll. désapprouvent la communication unidirectionnelle des neurosciences. Ils prônent plutôt une communication multidirectionnelle ouverte et l’enrichissement mutuel entre la communauté neuroscientifique, les médias et les sources de vulgarisation; les sciences humaines et sociales, le public et les autres parties prenantes[40]. Il s’avère incontournable de changer la situation qui prévaut actuellement.

Conclusion

Les articles présentés dans cet essai suggèrent que les enjeux sont d’ordre éthique. En premier lieu, d’éthique journalistique qui nécessite de donner le droit de parole aux différents points de vue; ne plus servir que de simple relais aux porte-paroles du gouvernement et de l’industrie, et d’éthique institutionnelle qui devrait exiger que l’enseignement ne soit plus utilisé que comme tremplin promotionnel aux entreprises technologiques…

Mais, qui va se lever contre l’hégémonie du Biopouvoir actuel? Qui va risquer de contredire les sources médiatiques officielles pour informer le public? L’ombudsman de Radio-Canada précisait que lors de la pandémie les journalistes ont été incapables de trouver des porte-paroles crédibles qui étaient prêts à donner leurs opinions, afin de tempérer le discours polarisé des autorités, par peur des représailles[41].

Nous sommes encore très loin d’une communication multidirectionnelle ouverte telle que proposée. On a vu plusieurs détracteurs devenir des cibles de harcèlement moral après avoir posé un regard critique sur des pratiques non éthiques. Ces boucs émissaires servent d’exemples pour décourager quiconque serait tenté de les imiter. Cela représente, à mon avis, une réalité à laquelle il faut forcément s’attaquer en tout premier lieu, avant de prétendre agir en toute démocratie.

À la lumière de cet essai, il devient impératif de conscientiser les publics à la situation qui prévaut en matière d’information. Chaque citoyen a le devoir de cultiver un regard plus critique vis-à-vis des informations reçues, et de saisir l’importance des jeux de pouvoirs et de discerner les agendas dissimulés des acteurs qui les informent. Quiconque désire faire des choix éclairés doit prendre un recul devant les discours; même ceux des scientifiques. Par chance, Internet est aujourd’hui accessible pour aider à contrecarrer la censure journalistique et pondérer les « enseignements » reçus.

Bibliographie


[1] Hottois G. et coll., Nouvelle encyclopédie de la Bioéthique, 2001, p. 695.

[2] Ibid, p. 695.

[3] Ibid, p. 695.

[4] Ibid, p. 695

[5] Ibid, p. 695

[6] Ibid, p. 698.

[7] Ibid, p. 696.

[8] Ibid, p. 697.

[9] Racine E. et coll., In the public eye, Nature, vol 6, 2005, p. 159.

[10] Ibid, p. 160.

[11] Ibid, p. 160.

[12] Ibid, p. 160.

[13] Ibid, p. 160.

[14] Ibid, p. 161.

[15] Ibid, p. 161.

[16] Kirsch I. et coll., Initial Severity and Antidepressant Benefits : A Meta-Analysis of Data Submitted the Food and Drug Administration, PLOS Medicine, February 2008, Vol5, issue 2, e45, p. 261.

[17] Ibid, p. 260.

[18] Turner E. H. et coll., Selective Publication of Antidepressant Trials and Its Influence on Apparent Efficacy, N ENGL J MED, 358:3, 2008, P. 252.

[19] St-Jean A., Éthique de l’information, p. 254.

[20] Ibid, p. 254.

[21] Ibid, p. 254.

[22] Ibid, p. 254.

[23] Ibid, p. 255.

[24] Ibid, p. 255.

[25] Ibid, p. 255.

[26] Ibid, p. 255.

[27] Ibid, p. 256.

[28] Gans, H. J. (1979) Deciding What’s News : Astudy of CBS Evening News, NBC Nightly News, Newsweek and Time. New York : Pantheon Book/London: Constable, cité par Philip Schlesinger et coll., Repenser la sociologie du journalisme. Les stratégies de la source d’information et les limites du média-centrisme, traduction de Rethinking the Sociology of Journalism. Source : Strategies and the limits of media centrism, in Public communication : the new imperatives, par Edit Zeitlin, sous la dir. De Margorie Fergusson, Sage, 1990, chapitre IV, 2e partie.

[29] Biron P et coll., La pharmas-co-dépendance montrée du doigt, Canadian Family Physician • Le Médecin de famille canadien, VOL 53: OCTOBER • OCTOBRE 2007, p. 1643.

[30] Ibid, p. 1643.

[31] Ibid, p. 1643.

[32] Ibid, p. 1643.

[33] Ibid, p. 1643.

[34] Ibid, p. 1643.

[35] Milville-Deschêne J., Les médias et la grippe AH1N1 : Les enjeux éthiques liés à la couverture d’une pandémie. Ombudsman de Radio-Canada, allocution présentée à Montréal le 19 mai 2010, p. 2.

[36] Ibid, p. 2.

[37] Gagnon M-A., The Cost of Pushing Pills

[38] Brennan T. A. et coll., Health Industry Practices That Create Conflicts of Interest, JAMA, January 25, 2006—Vol 295, No. 4, p. 429.

[39] Ibid, p. 429.

[40] Racine E. et coll., In the public eye, Nature, vol 6, 2005. P. 163.

[41] Milville-Deschêne J., Les médias et la grippe AH1N1 : Les enjeux éthiques liés à la couverture d’une pandémie. Ombudsman de Radio-Canada, allocution présentée à Montréal le 19 mai 2010, p. 6.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *