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L’avortement


(fœtus humain âgé de 20 semaines)

PEUT-ON SUPPRIMER LA VIE DE L’EMBRYON ET DU FŒTUS?

11 février 2009


La question éthique qui soulève aujourd’hui le plus de polémiques acerbes est sans contredit l’avortement. En raison du fait que le développement d’un être humain passe par un processus graduel, la destruction du fœtus pose des problèmes éthiques difficiles.

Deux points de vue antagonistes s’affrontent dans ce débat : celui des conservateurs (qui plaident contre l’avortement) et celui des libéraux (qui prônent le droit de choisir). L’argument central des conservateurs amène la première prémisse : il est mal de tuer un être humain innocent. Deuxième prémisse : un fœtus humain est un être humain innocent. Conclusion : il est donc mal de tuer un fœtus humain. La réponse libérale courante consiste à nier la deuxième prémisse de cet argument. Or la controverse porte essentiellement sur le moment où commence la vie humaine.

Ainsi, trouver une division pertinente du point de vue moral dans le processus graduel entre l’œuf fécondé et l’enfant représente le défi lancé aux libéraux. Les frontières généralement proposées sont : la naissance, la viabilité, l’animation et la conscience.

La naissance

La ligne de démarcation la plus visible est bien sûr la naissance. Nous sommes plus troublés par la mort d’un être que nous pouvons voir, entendre et serrer dans nos bras, qu’un fœtus. Mais cela suffit-il pour tracer la ligne de partage qui décide si un être pourra ou non être tué? Les conservateurs ont alors le beau jeu de dire que le fœtus-bébé est une seule et même entité, qu’elle soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’utérus. Dans les deux cas, il a les mêmes formes humaines, le même degré de conscience et la même capacité de ressentir la souffrance.

Singer souligne qu’un enfant né prématurément peut être moins développé sous ce rapport qu’un fœtus approchant de son terme normal. Il serait donc absurde d’affirmer que nous ne pouvons tuer l’enfant prématuré, alors qu’on peut tuer un fœtus plus développé que lui. « La localisation d’un être – à l’intérieur ou à l’extérieur de l’utérus – ne devrait pas faire de différence pour décider qu’il est mal de le tuer(1). »

La viabilité

Dans la mesure où la naissance n’est pas un instant crucial au plan moral, on a proposé de remonter au moment où le fœtus pourrait survivre en dehors de l’utérus. La Cour suprême des États-Unis (dans l’affaire Roe contre Wade) a décidé que l’État a un intérêt légitime à protéger la vie potentielle, et cet intérêt devient une obligation lorsque le fœtus est viable, pour la raison que le fœtus possède alors la capacité de mener une vie sensée en dehors de l’utérus de la mère. C’est pourquoi interdire l’avortement, une fois le bébé rendu viable, ne serait pas, selon la Cour, inconstitutionnel.

Cependant, note Singer, les juges n’ont aucunement indiqué pourquoi la simple capacité d’exister en dehors de l’utérus devait faire une différence pour l’État, du point de vue de son intérêt à protéger la vie potentielle. « Après tout, si, comme la Cour, nous parlons de vie humaine potentielle, il apparait que le fœtus non viable est un être humain potentiel tout autant que le fœtus viable(2)

L’auteur amène l’argument que ce moment où le fœtus peut survivre en dehors de la mère est variable en fonction de l’avancement de la technicité médicale… Nous passons de fœtus prématurés de deux mois à des prématurés de quatre mois! Cela menace de remettre en cause la division actuelle de la grossesse en trimestre qu’a établi la Cour suprême et le seuil de viabilité qu’elle a fixé entre le second et le troisième trimestre (six mois). Mais qu’en est-il ailleurs?

Singer ajoute l’aberration suivante : qu’en est-il de la New-Yorkaise, qui se retrouve au Tchad, enceinte de six mois? Ça lui est permis d’avorter – parce que son bébé n’a alors aucune chance de survivre – alors que, chez elle, cela lui serait interdit? On se demande alors : « si le trajet ne change pas la nature du fœtus, pourquoi devrait-il modifier sa revendication à vivre(3)? »

Vient alors l’argument fort libéral : si la survie du fœtus dépend totalement de sa mère, il n’a pas le droit à la vie indépendamment du désir de sa mère. Toutefois, dans bien d’autres cas, la dépendance totale par rapport à un tiers ne confère à celui-ci aucun droit de vie ou de mort.

On est tous, dans un moment ou l’autre de nos vies, dépendants d’autrui. L’argument qui illustre la procréation comme étant du parasitisme fœtal sur le corps de la femme, et qui défend le droit de dire : « non je ne te porterai pas » se voit, ici, fortement attaqué. Nous n’avons pas le droit de laisser mourir un blessé sur une route ou un parent qui souffre, pareillement la mère ne peut supprimer la vie de son enfant. « Il n’est donc pas plausible d’affirmer que la dépendance d’un fœtus non viable à l’égard de sa mère donne à celle-ci le droit de le tuer. »

L'animation

Alors, qu’est-ce qui peut présenter un moment charnière moralement significatif, si la naissance et la viabilité ne peuvent le faire. L’animation? Dans la théologie catholique, on estimait par tradition que c’était au moment où la mère sentait bouger le fœtus qu’il recevait son âme. Puisque, du point de vue chrétien, l’âme est ce qui différentie les humains des animaux, l’animation doit être un facteur important! Eh bien non, cette idée que l’âme pénètre le fœtus au moment de l’animation n’est aujourd’hui qu’une superstition démodée. Par échographie on sait que le petit commence à bouger à six semaines. La capacité physique de se mouvoir ne semble, donc, influencer le droit de pouvoir continuer à vivre.

La Conscience

Singer montre la relation entre la conscience et la capacité de ressentir du plaisir ou de la douleur, et son importance en tant que valeur morale. « Malgré cela, aucun des adversaires qui s’affrontent dans les débats sur l’avortement n’a vraiment fait référence au développement de la conscience chez le fœtus(4)

Les opposants à l’avortement défendent le droit à la vie à partir de la conception qu’il soit conscient ou non. Les libéraux, quant à eux, vu le fait que le fœtus humain acquiert une certaine activité cérébrale dès la septième semaine, ont laissé tomber la conscience pour déterminer le point de départ de la vie humaine. Cette question de conscience a son importance en ce qui a trait à l’expérimentation sur l’embryon humain. Mais, pour l’avortement, il semble que les libéraux ont échoué à démontrer une ligne de partage moralement significative entre le nouveau-né et le fœtus pour déterminer jusqu’où l’avortement est légitime.

Certains libéraux acceptent l’idée que le fœtus soit un être humain innocent, mais ils affirment malgré tout que l’avortement doit être permis. L’un des arguments qui prévalent est soutenu par le fait que les lois qui interdisent l’avortement ne mettent pas fin aux avortements, mais en plus ne font que les plonger dans une clandestinité qui s’avère dommageable, en raison des avorteurs d’arrière-cour et recettes de bonnes femmes qui causent de graves complications et parfois même la mort. Alors qu’une intervention médicale simple et sécuritaire est disponible pour ces femmes. Notons que cet argument a beaucoup pesé dans la libération de certaines lois sur l’avortement. La Canadian Royal Commission on the Status of Women en conclue qu’ « une loi qui a plus d’effets négatifs que d’effets positifs est une mauvaise loi ».

Singer nous fait remarquer que cet argument vaut contre les lois qui interdissent l’avortement, mais ne vaut rien contre l’opinion qui avance que l’avortement est mauvais. Par exemple, je suis d’avis que la loi devrait permettre l’avortement, mais dans le cas de ma propre vie privée, j’estimais qu’il était mal que l’on fasse (ma conjointe et moi) avorter notre troisième enfant. Signer estime, quant à lui, qu’il existe un domaine éthique privé où la loi ne doit pas s’ingérer. La législation sur l’avortement et l’éthique de l’avortement sont deux choses bien différentes. Cet argument demeure néanmoins contestable, car il ne résiste pas à l’idée (défendue par les conservateurs) que l’avortement revient à tuer délibérément un être humain innocent, ce qui le place dans la même catégorie éthique que le meurtre prémédité. Cet argument libéral, encore loin de convaincre ses opposants, ne règle en rien la question éthique de l’avortement.

L'affaire de la loi?

Mais, est-ce bien l’affaire de la loi? On compare souvent ces lois contre l’avortement à celles contre les « délits sans victimes », comme celles interdisant les relations homosexuelles, la consommation de marijuana et d’autres drogues, la prostitution, les jeux d’argents, etc. « Dans une société pluraliste, nous devrions tolérer ceux qui ont des positions morales différentes et laisser aux femmes concernées le soin de décider elles-mêmes si elles veulent avorter(5). »

Singer affirme aussi que compter l’avortement au nombre des délits sans victimes est une erreur, puisque le débat porte principalement sur la question de savoir s’il y a ou non des victimes de l’avortement. Utiliser ce principe pour esquiver la controverse éthique amenée par l’avortement en revient à considérer que l’avortement ne porte aucunement préjudice à « autrui », alors que c’est justement ce qu’il faut prouver avant de pouvoir appliquer légitimement ce principe à l’avortement.

Bien que nous estimons que la vie d’un bébé est plus précieuse que celle d’un adulte, Singer défend la thèse que la vie d’un animal non humain, adulte, rationnel et conscient de lui a plus de valeur que celle d’un enfant; puisque le nouveau-né ne peut avoir le désir de continuer d’exister. Le droit de vivre, selon lui, repose sur la capacité de vouloir continuer de vivre ou sur la capacité de se considérer soi-même comme un sujet mental qui perdure dans le temps.

Je peux comprendre que les arguments utilitaristes de Singer, qui vont jusqu’à mettre en doute, totalement, la position suprême de l’humain par rapport aux autres animaux, dérangent et provoquent les foudres. En tant que vétérinaire, futur bioéthicien – et comme Singer : éveilleur de conscience – je dois avouer que je suis séduit par son discours. Il permet non seulement de réfléchir sur les fondements philosophiques de nombreuses grandes questions, mais remet en cause, aussi, plusieurs dogmes solidement implantés dans notre culture.

Une oeuvre à lire

J’ai été agréablement surpris que le docteur Payot introduise les propos controversés de Peter Singer dans le cadre du débat que nous tenons sur la question de l’éthique en début de vie. Propos que je considère très pertinents. J’admire l’habileté de ses arguments, la logique puissante de sa rhétorique et de son implacable philosophie. C’est un provocateur qui ouvre les consciences en choquant les esprits. Malgré le fait qu’il ne traite d’éthique qu’avec logique, Singer représente, pour moi, un bel exemple à imiter. Je recommande donc son œuvre intitulée : Questions d’éthique pratique à tous ceux et celles qui s’interrogent sur quelques grandes questions contemporaines telles que la place de l’homme parmi les animaux, la pauvreté et l’environnement.


Bibliographie


1 SINGER P. Questions d’éthique pratique, Bayard Éditions philosophie (Paris) 1997, p. 140.

2 SINGER P. Questions d’éthique pratique, Bayard Éditions philosophie (Paris) 1997, p. 141.

3 SINGER P. Questions d’éthique pratique, Bayard Éditions philosophie (Paris) 1997, p. 142.

4 SINGER P. Questions d’éthique pratique, Bayard Éditions philosophie (Paris) 1997, p. 143.

5 SINGER P. Questions d’éthique pratique, Bayard Éditions philosophie (Paris) 1997, p. 146.