L’éthique vétérinaire

 

APPROCHE D’UN VÉTÉRINAIRE PRATICIEN

Version originale rédigée le 11 février 2009

J’ai choisi, pour faire la critique d’un livre traitant de bioéthique clinique, un sujet qui me tient grandement à cœur : l’éthique des relations entre l’être humain et les animaux. Pour approfondir cette question, je me référerai à un essai publié dans la collection Éthique et philosophie morale aux Presses Universitaires de France, en 2008, intitulé : Éthique animale(1).

J’avais entendu l’auteur : Jean-Baptiste Jeangène Vilmer interviewé à la radio lors de la parution de ce livre. Sa pensée et la pertinence de ses propos m’avaient alors carrément étonné. Monsieur Vilmer nous invitait à remettre en question de nombreuses habitudes cruelles qui se perpétuent contre les animaux; une maltraitance qui relate notre manque flagrant d’éthique. Il comparait la cruauté animale à celle, jadis, de l’esclavage…

Juriste et philosophe rattaché au Centre de recherches politiques Raymond Aron de l’EHESS, l’auteur a enseigné l’argumentation et l’éthique entre 2004 et 2007 à la faculté de médecine vétérinaire et de philosophie de l’Université de Montréal. La question de l’éthique animale étant inexistante de notre littérature, cette œuvre est pionnière dans le contexte de la francophonie. Elle fait suite à l’immersion que l’auteur a vécue au Québec.

J’utiliserai, afin de traiter des principes de l’éthique animale, la pensée de Peter Singer, dont l’approche est clairement défendue par l’auteur. Je définirai l’éthique animale et confirmerai le statut moral des animaux. Puis, traitant du débat philosophique contemporain en éthique animale, je résumerai les trois approches normatives principales : le déontologisme, le conséquentialisme et l’éthique de la vertu. J’expliquerai comment l’éthique de la sollicitude (du care) serait un atout pour appuyer les arguments de Singer. Je traiterai aussi de l’écoféminisme et finalement de l’approche politique de l’éthique animale pour conclure de ma propre expérience.

Qu’est-ce que l’éthique animale?

L’éthique animale est l’« étude de la responsabilité morale des hommes à l’égard des animaux pris individuellement(2) ». Sa question est celle du statut moral des animaux. Avons-nous des devoirs envers eux? Ont-ils des droits? Les traitements que nous leur faisons sont-ils satisfaisants? Est-il moralement acceptable de les utiliser et de les exploiter? Finalement, au nom de quels principes, sur la base de quelles différences acceptons-nous de leur faire subir ce qui nous semblerait inacceptable et « inhumain » pour les animaux humains que nous sommes(3) .

Vilmer nous met en garde de ne pas confondre l’éthique animale avec le bien-être animal. Alors que je vois un lien direct entre l’éthique clinique et l’éthique vétérinaire en pratique des petits animaux, il rappelle que la spécialité vétérinaire ne demande pas de se questionner si l’on doit améliorer le bien-être des animaux, ni pourquoi, mais seulement comment. Il souligne que les éthiciens des animaux ne s’intéressent généralement qu’aux animaux de recherche et ils sont très peu enclins à remettre en cause le principe même de l’exploitation animale.

Aussi, il est important de ne pas confondre éthique animale et droit de l’animal. Vilmer nous mentionne la distinction entre Animal Law et Animal Right. L’animal dans le droit positif est un domaine qui donne lieu à des cours distincts dans près de la moitié des facultés de droit américaines sous la dénomination d’animal law. Les droits de l’animal dans le sens animal right sont entendus comme des droits moraux – et éventuellement légaux – qui relèvent de l’éthique.

L’animal a-t-il un statut moral?

Pour avoir un statut moral, il faut être soit un agent moral, soit un patient moral ou les deux. L’agent moral est celui dont on peut évaluer les actions en termes de bien et de mal. Le patient moral est celui dont les actions qu’il subit de la part d’un agent moral peuvent également être sujettes à une évaluation morale et caractérisées de bonnes ou mauvaises(4) . On remarque que la plupart des philosophes s’entendent pour dire que les animaux, comme les enfants et les handicapés mentaux, n’ont pas le statut d’agent moral, mais comme eux, aussi, ils sont des patients moraux. C’est pour cette raison qu’il n’est pas permis de leur infliger des souffrances.

Le professeur de bioéthique Peter Singer de l’Université de Princeton est la figure emblématique du mouvement de « libération animale ». Cette position fondatrice – qui a déjà plus de trente ans – conçoit son argumentaire sur l’égalité de considération des intérêts. Le premier chapitre de son œuvre Animal Liberation s’intitule : « Tous les animaux sont égaux. Ou pourquoi le principe éthique sur lequel repose l’égalité humaine exige que nous étendions l’égalité de considération des intérêts aux animaux(5) ».

Singer confirme que cette proposition, qui découle de la philosophie utilitariste, avait déjà été établie par Mill(6) , il y a cent vingt-trois ans. Il ne s’agit pas d’une égalité de fait, mais d’une égalité en droit, c’est-à-dire d’une égalité de considération. Singer parle d’égalité de considération des intérêts. Il prétend que les intérêts se valent : un intérêt est un intérêt quel que soit l’être dont il est l’intérêt. « Ceux des Noirs valent ceux des Blancs, ceux des femmes valent ceux des hommes, ceux des animaux non humains valent ceux des animaux humains. Les intérêts de la souris valent ceux de l’homme(7) ».

Vilmer affirme aussi que, indépendamment de ses autres caractéristiques, il faut considérer l’intérêt de la souris qui est essentiellement de ne pas souffrir. « La souffrance est la souffrance, quelles que soient les capacités, autres que la capacité à souffrir, dont dispose l’être en question(8) . » Que l’homme soit plus intelligent, plus rationnel et plus complexe qu’une souris ne change strictement rien au fait que l’un et l’autre souffrent. L’auteur Sidgwick en 1879 écrivait : « La différence de rationalité entre deux espèces d’êtres sensibles ne permet pas d’établir une distinction éthique fondamentale entre leurs douleurs respectives(9) ».

Il faut mentionner que lorsque Singer affirme qu’il faudrait considérer également les intérêts de tous les animaux, ça ne signifie pas qu’il faille les traiter également. Tous les animaux n’ont évidemment pas les mêmes intérêts. Il faut s’entendre que la préoccupation pour les enfants qui grandissent au Canada peut exiger que nous leur apprenions à lire; la préoccupation pour le bien-être des cochons peut ne rien impliquer de plus que de les laisser en compagnie d’autres cochons dans un endroit où il y a une nourriture suffisante et de l’espace pour courir librement.

Vilmer insiste sur une autre confusion à éviter : « l’égalité de considération n’est pas l’égalité des vies. Il ne s’agit pas de dire que toutes les vies sont d’égale valeur – car il ne faut pas confondre, faire souffrir et tuer. En matière de souffrance, les autres caractéristiques que la souffrance, et qui sont notamment chez l’homme sa supériorité intellectuelle et tous les critères habituels, ne sont pas pertinents : ils ne changent rien à la souffrance elle-même(10) ». La valeur de la vie, quant à elle, est affectée par bien d’autres caractéristiques. Posséder la conscience de soi, être capable de penser abstraitement, d’élaborer des projets d’avenir, de communiquer de façon complexe, etc. a plus de valeur que celle d’un être qui n’a pas ces capacités. Il est aisé de reconnaitre ce fait, mais dans l’éventualité où deux organismes souffrent, un handicapé, un chien ou un adulte normal, il est difficile de dire lequel mériterait le moins de souffrir.

Critiques de la pensée de Singer

Il faut souligner que Singer est un utilitariste qui par conséquent distribue la considération morale en fonction du critère de la souffrance : il suffit donc de souffrir pour être un patient moral. De ce point de vue Singer est aussi un welfariste, c’est-à-dire que le principe qui est à l’origine de son système est la minimisation de la souffrance, donc la maximisation du bien-être de l’animal. Il écrivait : « Pour défendre les conclusions qui sont argumentées dans ce livre [Animal Liberation] le principe de réduction maximale de la souffrance suffit(11) ». Singer n’a donc aucune objection d’élever un animal pour le tuer, tant que son bien-être est maximisé. De la même manière, il est en accord, par utilitarisme, avec le fait de sacrifier quelques animaux (humains ou non) si cela permet d’en sauver davantage. Il ne s’oppose donc pas à l’expérimentation animale en soi, mais à ses abus seulement, et à l’image de l’animal-chose qu’elle projette.

La nécessité d’une approche normative

Traiter des habitudes relatives à la pratique du bien et du mal – l’ethos – exige l’utilisation de notions d’éthique normative. Car il y a différentes manières d’évaluer si une conduite, en l’occurrence celle que nous avons envers les animaux, est bonne ou mauvaise. Vilmer nous rappelle que l’éthique normative se divise en trois approches principales : le déontologisme, le conséquentialisme et l’éthique de la vertu.

Dérivé du grec deon (devoir), le déontologisme est une approche d’origine kantienne selon laquelle une action est moralement bonne si elle est accomplie par devoir ou par respect pour la loi. Cela suppose l’existence objective et a priori de certaines obligations morales, qui sont universelles, donc valables pour tous. Les actes ont une valeur intrinsèque : ils sont bons ou mauvais en eux-mêmes, indépendamment des sujets et des conséquences.

Le conséquentialisme s’oppose directement au déontologisme. Approche d’origine anglaise, elle évalue moralement une action en fonction de ses conséquences : l’action étant moralement bonne si elle produit les meilleures conséquences possible. Peter Singer, défenseur de cette approche, explique la différence avec le déontologisme par l’exemple suivant : « Est-ce mal de rompre une promesse ? Le déontologiste répondra par l’affirmative, dans tous les cas, car sa décision se base uniquement sur le respect d’une règle qui dit : tiens tes promesses. Le conséquentialiste pèsera le pour et le contre des conséquences des deux possibilités, tenir sa promesse ou la rompre : et il s’avère qu’il y a davantage de conséquences positives à rompre sa promesse, il n’hésitera pas à le faire(12) ».

La troisième approche est l’éthique de la vertu, qui plonge ses racines dans l’antiquité. Elle me rappelle la vision de Gilles Voyer dans son beau livre intitulé Qu’est-ce que l’éthique clinique(13) dans lequel il fait référence à Aristote. Voyer, médecin philosophe et légiste, si lucide dans sa description de la clinique, y rend une reconnaissance ultime au travail du prendre soin. Il définit ce qui caractérise le clinicien, en faisant l’éloge de son équipe d’humains exceptionnels, dévoué à la tâche la plus noble qui soit. L’éthique et la vertu deviennent alors synonymes, par les besoins particuliers de l’acte du prendre soin, ce que je me permets de transposer, en tant que vétérinaire, de l’humain à l’animal. Rappelons que ce concept de vertu morale en éthique est une disposition qui s’acquiert, et non pas une faculté naturelle.

Le conséquentialisme et le déontologisme ont en commun d’évaluer rationnellement les actions, ils composent à ce titre l’éthique de la justice, tandis que l’éthique de la vertu évalue davantage le caractère moral de l’agent (ce qu’Aristote appelait son ethos). Par exemple, dans le cas d’une personne qui veut faire euthanasier son chien – l’exemple est ici de Vilmer – pour une raison dont la futilité est problématique, le déontologiste ou l’utilitariste se poseront la même question : est-ce le genre d’action qu’il faut faire? Autrement dit, cette action est-elle la bonne? Tandis que le partisan d’une approche de la vertu demandera plutôt est-ce le genre de personne qu’il faut être? Autrement dit, cette personne est-elle vertueuse? La sollicitude étant la principale vertu concernée, l’espèce la plus connue d’éthique de la vertu est l’éthique du care(14).

L’éthique du care

En ce qui a trait à l’éthique du care, courant quasiment inconnu en France et pourtant très important chez nos voisins anglo-saxons, qui se traduit par l’« éthique de la sollicitude » ou récemment remplacé par l’expression « le souci des autres(15) », Vilmer rappelle qu’à l’origine du moins, il s’agit d’une « éthique féministe – mais pas forcément féminine – qui souhaite réhabiliter en philosophie morale des sentiments, considérés comme des vertus, tels que le soin, l’attention, la sollicitude, la gentillesse, la générosité, l’amabilité, etc.(16) » À ce titre, l’éthique du care – qui est une espèce d’éthique de la vertu – s’oppose classiquement à l’approche dominante, basée sur la raison, qu’est l’éthique de la justice.

Selon Brian Luke, dans un article intitulé « Justice, Caring, and Animal Liberation » (1996)(17), tout le problème de la philosophie de Peter Singer, notamment, aura été de ne voir la question de l’éthique animale qu’avec un point de vue rationnel, négligent un aspect important de l’être humain : sa compassion; de ne pas avoir adopté une éthique de la sollicitude.

Vilmer note, ce qui est selon moi au cœur de la question de l’éthique animale :

Cette dichotomie, prise au sens strict, est trop simpliste pour rendre compte de la diversité du paysage de l’éthique animale aujourd’hui. L’éthique du care doit, pour évoluer, dépasser l’éternelle opposition entre passion et raison. Il faut se méfier de la soi-disant pureté de la raison comme celle des passions, et fuir en conséquence tout dualisme qui représente le stade infantile de la philosophie. Rares sont ceux qui défendent une éthique de la justice pure, c’est-à-dire purgée de tout sentiment, et rares sont ceux qui défendent une éthique de la sollicitude pure, c’est-a-dire purgé de toute raison. En vérité, la plupart des approches sont mixtes, et la question n’est plus que de proportion. Il est évident, cependant, que celles de Singer penchent davantage du côté de la justice que de celui de la sollicitude.

Singer déteste qu’on lui parle d’amour des animaux en mangeant un sandwich au jambon.

L’écoféminisme

L’écoféminisme est une approche féministe de l’éthique animale qui établit un parallèle intéressant entre l’oppression faite aux femmes et la destruction de la nature. En grande majorité ces féministes concentrent leur travail sur l’éthique animale. Il s’agit pour elles de développer un parallèle non seulement entre la domination des humains sur les animaux et celle des hommes sur les femmes, mais « de construire en conséquence une éthique du care basée sur des valeurs et des sentiments associés à la femme (compassion, sympathie, empathie), en rejetant les approches rationnelles, l’éthique de la justice en général et les théories des droits en particulier, qui sont associés à des valeurs plus masculines(18) ».

De nos jours, celle qui porte le flambeau de cette approche est Carol Adams, membre du conseil d’administration de Feminists for animal Rights (FAR), qui vise à faire cesser toutes les formes d’abus contre les femmes et les animaux non humains(19). Issue de la rencontre de deux courants, le féminisme et l’éthique animale, cette approche est construite sur une série de parallèles. «La volonté de puissance du mâle dans nos sociétés s’exprime de la même manière dans la chosification et l’instrumentalisation de la femme et dans celle des animaux(20). » Il s’agit du même rapport d’appropriation.

Le parallèle semble évident entre la violence instrumentale dont sont victime les animaux et la violence sexuelle dont sont victimes les femmes : « Les animaux sont de la viande, des cobayes pour des expériences et des corps objectifiés; les femmes sont traitées comme de la viande, comme des cobayes, et comme des corps objectifiés(21). » Vilmer fait plusieurs autres rapports entre la domination mâle et les sociétés chasseresses, entre les religions patriarcales et la consommation des animaux, entre l’élevage des animaux et l’activité reproductrice des femmes, etc.(22)

La défense des droits des animaux s’ouvre alors sur une lutte plus large contre la discrimination et l’inégalité de traitement – une lutte qui a produit des résultats en matière de droits humains. Rappelons qu’à la fin du dix-huitième siècle, l’idée de donner des droits aux femmes était aussi saugrenue que celle de donner des droits aux animaux. « L’écoféminisme est précisément ce courant qui s’oppose à la conception paternaliste, voire patriarcale, d’une humanité dominante, au dessus de la nature, propriétaire des ressources naturelles et de tous les êtres vivants(23). » En ce sens, les écoféministes et les mouvements qui militent pour l’égalité de l’animal et de l’homme mènent le même combat. Ce pour quoi Adams écrit : « Les droits des animaux ne sont pas antihumains; ils sont antipatriarcaux(24) ».

Il est intéressant de noter que ce sont les femmes qui prennent la défense des animaux, leurs engagements étant nettement supérieurs à celles des hommes. Du militantisme à la recherche en éthologie – Janes Goodall et Diane Fossey étant de bons exemples – les femmes dominent naturellement ce champ d’études.

Les théories politiques

Vilmer ajoute à ce chapitre que la politique constitue un autre angle à partir duquel il est possible d’aborder l’éthique animale, comme en témoigne Robert Garner dans The Political Theory of Animal Right (2005). Même si Steve Clark de l’Université Oxford prétend que « c’est principalement dans le contexte d’une théorie politique libérale ou libertarienne que la question des ‘‘droits de l’animal’’ a une signification réelle(25) », Garner démontre qu’il y a de bonnes idées à tirer dans d’autres courants que le libéralisme, critiquant leur approche de la protection animale. Comme les notions de responsabilité et de paternalisme (conservatrices), le perfectionnisme et le partage d’un code moral (communautaristes) et la protection du faible (socialistes).

La perspective socialiste, notamment développée par le théoricien britannique Ted Benton, est particulièrement riche. Vilmer mentionne que plusieurs auteurs s’intéressent à l’exploitation animale comme à un révélateur des abus du capitalisme(26 27 28 29) . Par exemple, si on examine la position du sociologue David Nibert dans Animal Rights / Human Rights : Entanglements of Oppression and Liberation (2002), il semble clair qu’il y a un enchevêtrement entre l’exploitation des humains et celle des autres animaux, et que l’exploitation de ces groupes opprimés s’est considérablement accrue avec l’émergence du capitalisme américain. Nibert en conclut trois choses :

D’abord, la motivation commune au développement de ces pratiques est généralement matérielle, c’est-à-dire économique. Ensuite, elles ne servent les intérêts que d’une élite d’humains privilégiés qui n’hésite pas à utiliser des moyens violents et oppressifs pour protéger leurs intérêts et étendre leurs privilèges. Enfin, l’oppression des humains et celle des animaux sont intrinsèquement mêlées, de telle sorte qu’accroître l’exploitation d’un groupe aggrave généralement le mauvais traitement de l’autre.

Ce lien est particulièrement visible de nos jours dans l’industrie agroalimentaire. Nibert dénonce quelques pratiques enchevêtrées les unes aux autres et qui se renforcent mutuellement, du « terrible confinement et abattage de milliards d’autres animaux […] au traitement abusif des ouvriers de l’industrie alimentaire; du meurtre de ceux qui au Tiers Monde résistent à l’expropriation de leur terre pour servir de nouveaux pâturages à une production toujours croissante de ‘‘bœuf nourri à l’herbe’’ ; de l’expansion de la famine mondiale aux ‘‘maladies de l’abondance’’ en grande partie causées par une alimentation excessivement carnée ».

Garner démontre aussi qu’aux motivations économiques s’ajoutent « un soutient public considérable parmi l’ensemble des citoyens élevés dans une société dans laquelle de puissantes compagnies commerciales exercent un contrôle extraordinaire sur les croyances et les valeurs(30) ». Vilmer enchérit que « nous serions soumis à une sorte de lavage de cerveau perpétuel, à travers les médias, pour légitimer l’oppression des « autres » que sont les humains dévalués et les autres animaux, et éviter une réaction empathique à certaines pratiques […] De ce point de vue, l’ethnocentrisme (vis-à-vis des autres humains) et l’anthropocentrisme (vis-à-vis des autres animaux) jouent un rôle important(31). »

Faisant référence à ce processus de légitimation de l’oppression, par des forces sociales et idéologiques qui visent à la naturaliser et la promouvoir, Paulo Freire, dans Pedagogy of the Oppressed (1970) parle de la « domestication de l’animal – humain », ce qui, note Vilmer, représente en soi déjà le parallèle entre l’exploitation des humains et celle des autres animaux.

Nous vivons aujourd’hui dans une société contrôlée par de puissants vecteurs qui endoctrinent les masses à travers leurs expériences quotidiennes, amenant une construction sociale de la réalité(32). Cela permet d’établir un sens commun au nom duquel l’homme accepte certaines pratiques oppressives dites inacceptables, ce qui est une manifestation, selon Vilmer, de sa propre domestication.

Reprenant à son compte l’expression du biologiste Stephen Jay Gould qui avait déclaré que : « Tout ce que nous savons sur les animaux nous le voyons en notre propre terme » (anthropocentrisme), Nibert ajoute une touche plus politique : « Tout ce que nous savons sur les animaux, nous le voyons avant tout dans les termes des compagnies commerciales. »

Vilmer, rapportant Nibert, montre que les médias de masse ne sont pas les seuls vecteurs de cet endoctrinement, auquel participent également des institutions et des agents de socialisation apparemment respectables, mais non moins biaisés et partiaux : « les écoles, les musées, la religion organisée et la famille(33) ».

Ma vision personnelle

Je suis en parfait accord ici avec les propos de Vilmer et Nibert. À mon avis aussi, tout le problème des injustices actuelles dans le monde se résume à l’emprise de certains « hommes » sur l’entièreté des autres et sur tout le règne animal. La réalité décrite, celle de l’emprise sur les médias, du contrôle des autorités, qui vise à s’épandre à l’infini dans cette course économique, nous mène inévitablement à notre perte. Il n’y a pas que Vilmer qui prétend ça. De nombreux auteurs affirment que nous sommes devenus impuissants devant la malignité des entreprises vénales que sont les personnes morales dans nos sociétés. Cette réalité étant devenue un véritable danger pour la survie de notre planète, il nous faut développer une vue plus globale de la vie sur terre. Cela est une priorité qui surpasse toutes les autres. Car à quoi bon la vie, s’il faut la vivre dans la souffrance!

Somme toute, j’ai choisi de traiter de ces quelques approches sur les dizaines différentes et complexes que nous résume Vilmer dans son œuvre, pour la raison qu’elles représentent celles que je privilégie dans mon éthique personnelle. Je me qualifie de welfariste – conséquentialiste pratiquant l’éthique du care pour équilibrer le côté rationnel – scientifique provenant de ma formation. Dans mon optique, l’animal possède une valeur égale à celle d’un être humain, dans le sens de son droit de ne pas souffrir; celui de vivre heureux et en santé. Dans ma pratique, je m’intéressais ainsi à ce que mes clients vivent une relation harmonieuse avec leurs animaux.

Par exemple, j’enseignais aux « propriétaires » comment leur animal pensait, comment il ressentait, et ce qu’il comprenait du mode de vie qu’ils avaient avec lui. J’avais développé une rhétorique solide dans le but de faire comprendre les différents problèmes que je rencontrais. Je tentais de briser les dogmes en pratiquant une médecine économique et efficace. Je cherchais à n’utiliser la technicité que dans les rares cas où elle m’apparaissait nécessaire.

En chirurgie, je privilégiais le réveil de l’animal dans les bras d’un membre de sa « famille » lorsque cela était possible. J’avais le sentiment continuel que je faisais du bon travail et que la vie de mes patients se portait pour le mieux. Je recrutais des « stagiaires d’un jour » parmi ma clientèle pour donner un coup de main. Chaque journée de travail se transformait alors en un processus utile d’enseignement.

Je me suis associé aussi à des comportementalistes pour enseigner l’éthologie canine dans une ferme appartenant à ma famille près de ma clinique. J’invitais chaque client qui me consultait avec un nouveau chiot à participer à des rencontres de socialisation tous les samedis matin. On enseignait aux gens (gratuitement) comment respecter leur animal, en les aidants à mieux saisir comment leur animal prend conscience de sa position dans sa nouvelle « meute ». Dans mon esprit, encore aujourd’hui, le fait très répandu de ne pas connaitre la réalité dans laquelle vivent les animaux de compagnie est un véritable fléau responsable d’une grande souffrance, et qui explique une grande majorité des abandons et euthanasies. Ce qui n’avait pas, selon moi, lieu d’être, puisque ce sujet est assez simple et tellement passionnant.

Je peux aussi affirmer que je suis écoféministe. Avec un côté yang (masculin) bien assumé, j’ai su développer fortement mon côté yin (féminin). Cela expliquerait, selon moi, comment j’ai pu développer une éthique de la sollicitude dans ma pratique. Pour l’illustrer, entre 2000 et 2002, j’ai stérilisé bénévolement 1700 chattes et chats errants dans ma région, et trouvé, avec l’aide de bénévoles, autant de familles pour les adopter. Cela m’amenait, bien entendu, de nouveaux clients très reconnaissants et impliqués dans le soin de ces patients; ce volontarisme m’amenant indirectement de l’eau au moulin. Néanmoins, cela m’a permis de développer une médecine accessible tout en démystifiant au passage tous les pratiques entrepreneuriales que je trouvais honteuse selon ma conception de la profession. Je vous en présenterai deux très courants.

Dans ma pratique privée, j’ai été comme Singer, utilitariste et welfariste. J’avais en tête la minimisation de la souffrance et la maximisation du bien de mes patients. S’ils n’avaient pas de maitre, je les soignais gratuitement. Mon père étant bien nanti, je n’avais pas le besoin impératif de rentabilité. Je me suis donc distingué des autres vétérinaires par le fait de démontrer dans ma pratique que « soigner les animaux, c’est très simple et en plus… ça ne coute presque rien ».

Or, voyant que les gens étaient totalement désinformés au sujet de l’alimentation animale, je leur donnais des trucs pour recycler les restes de table, pour le bien de leurs animaux. Je tentais de faire comprendre que du poisson, de la viande et des légumes cuits sont excellents pour les animaux. En vérité, on prétend partout le contraire dans le simple but d’exploiter les gens avec des céréales – qui proviennent de l’industrie alimentaire pour les porcs et les volailles. Pour moi, de prétendre qu’il est dangereux de donner des os et de la viande à un chien, parce qu’il peut se déchirer les intestins et attraper des vers, c’était une véritable abomination.

Une autre absurdité à laquelle je me suis longtemps confronté, c’est l’histoire du vaccin annuel et perpétuel pour les chiens et les chats. Tous les livres de référence américains le disent, même le fameux Merck vétérinaire : l’immunité des petits animaux, chiens et chats, est acquise comme chez l’être humain après une seule dose et un rappel. Pourquoi alors tous les vétérinaires se sont compromis pendant des décennies à dire le contraire et qu’on continu toujours à le faire? C’est parce qu’on a simplement intérêt – $ – à le faire. Pour aucune autre raison!

Je me permets donc d’avancer que les médecins devraient s’entrainer à travailler comme des vétérinaires (en faisant de leurs clients des amis et confidents) et les vétérinaires devraient, quant à eux, cesser de travailler comme des médecins (technicistes) pour revenir à une médecine du gros bon sens, dans le but honorable qu’aucun individu n’ait finalement besoin de soins.

Conclusion :

En prenant connaissance des courants de pensée en bioéthique, il m’est aisé de remplacer le sujet humain par celui de mes patients. Selon mon expérience, il n’y a aucune différence entre les objectifs du médecin et ceux du vétérinaire praticien; les deux cherchant à sauver la vie, annihiler le mal et maintenir la santé en donnant les meilleurs soins possible. L’intérêt que l’on porte à nos malades – ainsi qu’à leurs familles – est donc identique.

Je dois avouer que plus j’étudie la bioéthique et plus je suis en mesure d’apprécier la manière avec laquelle j’ai pratiqué auprès des chevaux et bovins, et chez mes patients de luxe : les petits animaux. J’ai pratiqué quinze années, comme bon me semblait, et je puis affirmer que la médecine vétérinaire est l’un des plus beaux et nobles travails qui soit. Cela explique, selon moi, pourquoi on entend si souvent prétendre que les animaux sont mieux soignés que le monde.

Aussi, j’ai été très surpris d’apprendre que les infirmières et les médecins ne peuvent plus mettre un visage sur leurs patients. Jamais cela ne serait possible en médecine vétérinaire. Nos patients, malgré le fait qu’ils soient de simples objets au sens de la loi, sont toujours traités avec amour et grande sollicitude. Ma profession évoquant admirablement, selon moi, l’éthique du care.

Si je puis critiquer l’œuvre de Vilmer, qui présente un travail considérable de recherche, ce serait qu’il a exposé les différentes écoles de pensée en éthique animale en prenant position. Tellement qu’il a réussi à me faire admirer Singer. Le fait que dans la majorité des pays, encore aujourd’hui, les droits de l’homme ne sont toujours pas respectés n’entrave, selon moi, en rien notre devoir de nous préoccuper des droits et du respect des animaux. Ce précieux livre, je l’espère, servira aux francophones de matière à réfléchir sur les graves problèmes de cruauté envers les cibles d’exclusion. Et ce groupe, comme vous le savez, n’est pas seulement constitué d’animaux.

Bibliographie :

1 1 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, 304 p.

2 DE ROOSE F. et VAN PARIJS P., La pensée écologiste, De Boeck Université, 1991, p.73.

3 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 14.

4 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 19.

5 SINGER P., La libération animale, Seconde édition, Grasset, (Paris), 1993, p. 55.

6 SINGER P., La pertinence de Mill aujourd’hui : un point de vue personnel,
– Conférence prononcée à Londres le 6 avril 2006 ; trad. CA, (Paris), 2007 b, p. 55.

7 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 72.

8 SINGER P., La libération animale, Seconde édition, Grasset, (Paris), 1993, p. 32.

9 SIDGWICK H., The establishment of ethical first principles. Mind, 4, 13, 1879, p. 106-107.

10 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 73.

11 SINGER P., La libération animale, Seconde édition, Grasset, (Paris), 1993, p. 56.

12 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 10-11.

13 VOYER G., Qu’est-ce que l’éthique clinique? Catalyse, FIDES (Montréal), 1996.

14 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 11.

15 PAPERMAN P. et LAUGIER S., Le souci de l’autre : éthique du care, (Paris),
Éd. De l’EHESS, 2005.

16 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 92.

17 LUKE B., Justice, Caring, and Animal Liberation,
in C. J. Adams et J. Donovan (ed.), 1996, p. 77-102.

18 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 118.

19 ADAMS C., et DONOVAN J., 1990, GAARD et PLUMWOOD 1993, BIRKE l., 1994.

20 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 119.

21 ADAMS C., Anima, animus, animal, 1991, cité par Vilmer, p. 119.

22 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 119.

23 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 119.

24 ADAMS C., ADAMS C., Anima, animus, animal, trad. CA, 1991, p, 11.

25 CLARK S. R. L., Animals, ecosystems and the liberal ethics, The Minist, 1987, p. 131

26 BENTON T., Natural Relations : Ecology, Animal Rights, and Social Justice, (London), 1993.

27 Mason, J., An Unatural Order : Uncovering the Roots of Our Domination
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28 NOSKE B., Beyond Boundaries : Human and Animals, Black Rose, (Montreal), 1997.

29 FRANKLIN A., Animal and Modern Culture: A Sociology of Human-Animal
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30 NIBERT D., Animal Rights / Human Rights. Entanglements of Opression and Liberation,
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31 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 122.

32 NIBERT, D. Animal Rights / Human Rights. Entanglements of Opression and Liberation,
Lanham, Rowman & Litterfield Publisher, 2002, p. 134.

33 VILMER J-B. J., Éthique animale, Presses Universitaires de France, (Paris), 2008, p. 123.